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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 7
Pourquoi pas tous les deux?
ARBACESMieux encore! et pourtant j'ai presque honte d'avoir si peu de chose à faire. La défaite de cette guerre de femme dégrade le vainqueur lui-même. Renverser de son trône un brave et sanguinaire despote, lutter avec lui, croiser fer contre fer, voilà ce qu'il serait héroïque de tenter, même en vain; mais lever mon glaive contre ce ver-à-soie, l'entendre répandre des larmes, peut-être-
BELÈSESNe le suppose pas: il y a dans lui de quoi vous donner des traverses; et fût-il ce que vous croyez, ses gardes sont vaillantes, et conduites par le prudent et intrépide Salemènes.
ARBACESIls ne résisteront pas.
BELÈSESEt pourquoi? ils sont soldats.
ARBACESIl est vrai, et c'est pourquoi il leur faut un soldat pour les commander.
BELÈSESSalemènes l'est.
ARBACESMais non leur roi. D'ailleurs il hait l'automate efféminé qui gouverne, à cause de la reine sa sœur. Avez-vous remarqué comme il se tient à l'écart de toutes les fêtes?
BELÈSESMais non du conseil, auquel il ne manque jamais.
ARBACESIl y est toujours contredit; quoi de plus pour décider sa révolte? Un fou sur le trône, sa famille déshonorée, et lui-même abreuvé de dédains: c'est pour le venger que nous travaillons.
BELÈSESPuisse-t-il être conduit à le penser! mais j'en doute.
ARBACESSi nous le sondions?
BELÈSESOui, – si le tems nous favorisait.
(Entre Baléa.)BALÉASatrapes, le roi vous ordonne de venir à la fête de cette nuit.
BELÈSESEntendre c'est obéir. Dans le pavillon?
BALÉANon, ici dans le palais.
ARBACESDans le palais? Comment! ce n'était pas là l'ordre?
BALÉAC'est celui du moment.
ARBACESEt pourquoi?
BALÉAJe ne sais. Puis-je me retirer?
ARBACESReste.
BELÈSES, bas à ArbacesChut! laisse-le aller. (Puis à Baléa.) Oui, Baléa, remercie le monarque, baise la frange de son impériale robe, et dis-lui que ses esclaves ramasseront les miettes qu'il daignera jeter de sa table royale. Et l'heure, n'est-ce pas minuit?
BALÉAOui; le lieu, la salle de Nemrod. Seigneurs, je m'incline devant vous, et je vous quitte. (Baléa sort.)
ARBACESJe n'aime pas ce changement subit; il y a quelque mystère: qui peut l'avoir occasionné?
BELÈSESEt ne change-t-il pas mille fois en un jour? la paresse est de toutes les choses la plus capricieuse; elle a dans ses projets plus de détours que n'en mettent les généraux dans leur marche, quand ils songent à dérouter leurs ennemis. – Pourquoi cet air rêveur?
ARBACESIl aimait ce riant pavillon; c'était, pendant l'été, sa fureur.
BELÈSESIl aimait aussi la reine-et de plus, trois mille courtisanes. – Il aima toutes choses les unes après les autres, sauf la gloire et la sagesse.
ARBACESQuoi qu'il en soit, je n'aime pas cela. S'il a changé, il faut faire de même. Dans un bosquet isolé, au milieu de gardes endormis et de courtisans ivres, l'attaque était facile, mais dans la salle de Nemrod-
BELÈSESEn est-il ainsi? J'imaginais que le fier soldat tremblait de conquérir trop facilement un trône: et maintenant le voilà désappointé de rencontrer une ou deux marches plus glissantes qu'il ne s'y attendait!
ARBACESUne fois l'heure venue, tu jugeras si je crains peu ou beaucoup. Tu as vu ma vie exposée au hasard: – je la jouais gaiement; mais ici il s'agit d'une plus haute chance, – un royaume.
BELÈSESJe l'ai prévu d'avance, – tu le gagneras; en avant donc, et réussis.
ARBACESVa, si j'étais un prophète, je me serais gratifié de la même prédiction. Mais obéissons aux étoiles, – je ne dois pas quereller avec elles ou avec leur interprète. Qui vient?
(Entre Salemènes.)SALEMÈNESSatrapes!
BELÈSESMon prince!
SALEMÈNESBien! Ici réunis? – Je vous cherchais tous deux; mais ailleurs que dans le palais.
ARBACESPourquoi cela?
SALEMÈNESCe n'est pas l'heure.
ARBACESL'heure? – quelle heure?
SALEMÈNESDe minuit.
BELÈSESMinuit, seigneur?
SALEMÈNESQuoi! n'êtes-vous pas invités?
BELÈSESOh! oui, – nous l'avions oublié.
SALEMÈNESEst-il donc ordinaire d'oublier une invitation du souverain?
ARBACESPourquoi? – nous ne faisons que de la recevoir.
SALEMÈNESPourquoi donc êtes-vous ici?
ARBACESNotre devoir nous y appelle.
SALEMÈNESQuel devoir?
BELÈSESCelui de notre rang. Nous avons le privilége d'approcher le monarque, mais nous l'avons trouvé absent.
SALEMÈNESEt moi aussi, je suis à mon devoir.
ARBACESPouvons-nous savoir à quoi il vous oblige?
SALEMÈNESA arrêter deux traîtres: holà! gardes.
(Entrent des gardes.)SALEMÈNES, poursuivantSatrapes, vos épées!
BELÈSES, présentant la sienneSeigneur, voilà mon cimeterre.
ARBACES, tirant son épéeViens la prendre.
SALEMÈNES, avançantVolontiers.
ARBACESOui, mais le fer touchera ton cœur, – et la poignée ne quittera pas ma main.
SALEMÈNES, tirant son épéeComment, veux-tu me braver? Fort bien! – cela te sauvera un jugement et une pitié intempestive. Soldats, terrassez le rebelle!
ARBACESTes soldats! oui, – seul tu ne l'oserais pas.
SALEMÈNESSeul! téméraire esclave. – Et qu'y a-t-il en toi qu'un prince puisse trembler de subjuguer? Nous craignons ta trahison, et non pas ta force. Ta dent serait impuissante sans son venin: – c'est celle du serpent, et non pas du lion. Terrassez-le.
BELÈSES, se mettant entre euxÊtes-vous fou, Arbaces? N'ai-je pas rendu mon épée? Confiez-vous donc comme moi dans la justice de notre souverain.
ARBACESNon: – j'ai plutôt confiance dans les étoiles que tu fais bavarder, et dans la dextérité de ce bras; je mourrai roi, du moins de mon ame et de mon corps, et personne ne pourra jamais les enchaîner.
SALEMÈNES, aux gardesVous nous entendez, lui et moi: ne l'enchaînez pas. La mort. (Les gardes attaquent Arbaces, qui se défend lui-même avec vaillance et adresse, jusqu'à ce qu'ils paraissent hésiter.) Ah! c'est ainsi; et je me vois contraint à faire l'office du bourreau! Lâches! voyez comme on doit frapper un traître.
(Salemènes attaque Arbaces. – Entre Sardanapale et sa suite.)SARDANAPALEArrêtez! – sur vos vies, arrêtez! Eh quoi! êtes-vous ivres ou sourds? Mon épée! Insensé! je ne porte pas d'épée: toi, mon ami, donne-moi ton glaive. (Il arrache une épée à l'un des soldats, et se place entre les combattans. – Ils se séparent.) Dans mon propre palais! querelleurs insolens! Qui m'empêcherait de vous fendre, la tête?
BELÈSESVotre justice, sire.
SALEMÈNESOui; ou bien-votre faiblesse.
SARDANAPALE, levant son épéeComment?
SALEMÈNESFrappez! pourvu que vous mêliez mon sang à celui de ce traître, – que, j'espère, vous n'épargnez en ce moment que pour le réserver aux tortures: – je ne me plaindrai pas.
SARDANAPALEEh quoi! – qui ose donc attaquer Arbaces?
SALEMÈNESMoi!
SARDANAPALEVraiment! vous vous oubliez, prince. Sur quelle garantie?
SALEMÈNES, montrant le seingLa tienne.
ARBACES, confusLe sceau du roi!
SALEMÈNESOui; et c'est au roi à confirmer sa confiance.
SARDANAPALEJe ne l'ai pas donnée pour une pareille fin.
SALEMÈNESVous me l'avez accordée pour votre salut: – j'en ai fait le meilleur usage. – Prononcez en personne. Ici, je ne suis que votre esclave; – j'étais, il n'y a qu'un moment, un autre vous-même.
SARDANAPALEAlors, cachez vos épées.
(Arbaces et Salemènes rentrent leurs épées dans le fourreau.)SALEMÈNESLa mienne est rentrée; mais, je vous en conjure, ne rentrez pas la vôtre: c'est le seul sceptre que vous puissiez aujourd'hui porter prudemment.
SARDANAPALEIl est lourd; la poignée me froisse la main. (Au garde.) Tiens, ami, prends ce noir glaive. Eh bien! messieurs, que nous annonce tout cela?
BELÈSESC'est au prince à nous le dire.
SALEMÈNESLoyauté de ma part, trahison de la leur.
SARDANAPALETrahison! Arbaces, vous, Belèses, un traître! Voilà deux mots que je ne croirai jamais unis ensemble.
BELÈSESQuelle en est la preuve?
SALEMÈNESJe la donnerai, si le roi redemande l'épée de votre complice.
ARBACES, à SalemènesUne épée qui fut aussi souvent que la tienne tirée contre ses ennemis.
SALEMÈNESEt maintenant contre son frère, et dans une heure contre lui-même.
SARDANAPALECela n'est pas possible: il n'oserait; non, non, – je ne veux rien entendre de pareil. Ces vains propos sont dans les cours l'ouvrage d'intrigues basses et d'ambitieux plus vils encore, vivant des calomnies qu'ils déversent sur les gens de bien. Il faut que l'on vous ait trompé, mon frère.
SALEMÈNESAvant tout, faites-lui rendre son arme, et avouer par là qu'il reste votre sujet: je répondrai ensuite.
SARDANAPALEComment? si je le pensais! – Mais non, c'est impossible; le Mède Arbaces, – le loyal, le brave, le fidèle soldat, – le meilleur capitaine qui ait conduit nos peuples: – non, non, je n'irai pas l'insulter en lui ordonnant de rendre le glaive qu'il n'a jamais laissé prendre à nos ennemis. Guerrier, gardez votre arme.
SALEMÈNES, remettant le seingMonarque, reprenez votre seing.
SARDANAPALENon, garde-le; seulement use-s-en avec plus de modération.
SALEMÈNESSire, j'en ai usé pour votre honneur; je vous le rends, parce que je ne le puis garder sans perdre le mien: confiez-le à Arbaces.
SARDANAPALEJe le devrais; il ne l'a jamais demandé.
SALEMÈNESN'en doutez pas; il le possédera sans avoir besoin de l'implorer respectueusement de vous.
BELÈSESJ'ignore ce qui a pu irriter aussi vivement le prince contre deux sujets dont personne ne surpasse le zèle pour le bonheur de l'Assyrie.
SALEMÈNESSilence, prêtre factieux, soldat sans foi! Dans ta personne se trouvent réunis les plus détestables vices de la caste la plus dangereuse; garde tes doucereuses paroles et tes hypocrites homélies pour ceux qui ne te connaissent pas. Le crime de ton complice est hardi du moins, il ne se cache pas sous les ruses que tu as apprises des Chaldéens.
BELÈSESVous l'entendez, mon roi, – vous le fils de Bélus! Il blasphème le culte de la contrée qui fléchit le genou devant vos ancêtres.
SARDANAPALEOh! pour cela, je vous prie, veuillez lui accorder absolution complète. Je le dispense du culte des hommes morts; je sens que je suis mortel, et je crois que ceux desquels je reçus la vie étaient, – ce que je les vois en effet, – des cendres.
BELÈSESNe le croyez pas, ô roi! ils sont au rang des astres, et-
SARDANAPALEVous pourriez bien aller les rejoindre, à moins qu'ils ne se lèvent, si vous prêchez davantage. – Comment! c'est là une audacieuse trahison!
SALEMÈNESSeigneur!
SARDANAPALEVenir m'édifier en parlant du culte des idoles assyriennes! Qu'on le relâche, – et qu'on lui donne son épée.
SALEMÈNESMon Seigneur, mon roi, mon frère, arrêtez, de grâce.
SARDANAPALEOui, pour être sermoné, fatigué, assourdi de l'histoire des morts, de Baal, et de tous les mystères radieux de la Chaldée.
BELÈSESRespectez-les, monarque.
SARDANAPALEOh! pour ces derniers, – je les aime; j'aime à les contempler dans le sombre azur des cieux, et à les comparer avec les yeux de ma Mirrha; j'aime à voir leur étincelle se réfléchir dans le mobile argent du grand fleuve, alors que la brise légère de minuit en ride la nappe mobile et soupire à travers les joncs qui bordent ces rivages; mais qu'ils soient des dieux, comme quelques-uns le disent, ou bien les demeures des dieux comme d'autres le prétendent, plutôt que de simples fanaux nocturnes, mondes ou flambeaux de monde, je ne le sais ou m'en inquiète; il y a dans mon incertitude quelque chose de doux que je ne voudrais pas changer pour vos connaissances chaldéennes. D'ailleurs, je sais sur ce point tout ce que la matière peut savoir de ce qui se trouve au-dessus ou au-dessous d'elle, – c'est-à-dire, rien. Je vois leur éclat, je sens leur beauté; – et quand ils éclaireront mon tombeau, j'ignorerai également l'un et l'autre.
BELÈSESAu lieu de ni l'un ni l'autre, sire, dites mieux que l'un et l'autre.
SARDANAPALEJ'attendrai, si vous le trouvez bon, pontife, que je reçoive cette connaissance. En attendant, reprenez votre épée; et sachez que je préfère vos services militaires à votre ministère pieux: – sans pourtant aimer l'un ni l'autre.
SALEMÈNES, à partSes débauches l'ont rendu fou. Je le sauverai donc en dépit de lui-même.
SARDANAPALESatrapes! veuillez m'entendre; toi, surtout, mon prêtre: car je me défie de toi plus que du guerrier, et je m'en défierais entièrement si tu n'étais pas d'ailleurs à demi guerrier. Séparons-nous en paix. – Je ne prononce pas le mot de pardon, – qu'il ne faut accorder qu'aux coupables; non, je ne le dirai pas, bien que votre salut dépende de ce mot, et, chose plus terrible encore, de mes propres craintes. Mais ne redoutez rien: – car je suis indulgent plutôt que craintif; – vous vivrez donc. Si j'étais ce que quelques-uns imaginent, le sang de vos têtes suspectes dégoutterait maintenant du haut des portes de notre palais dans la poussière desséchée, seule portion d'un royaume ambitionné qu'il leur serait réservé de couvrir et de dominer encore. Laissons cela. Comme je l'ai dit, je ne veux pas vous croire coupables, ni vous juger innocens: car des hommes meilleurs que vous et moi sont prêts à vous rendre justice; et si j'abandonnais votre sort à des juges plus sévères, je pourrais sacrifier, en leur permettant d'approfondir les preuves, deux hommes qui, quels qu'ils soient maintenant, étaient jadis honnêtes. Vous êtes libres.
ARBACESSire, cette clémence-
BELÈSES, l'interrompantEst digne de vous-même; et, malgré notre innocence, nous rendons grâce-
SARDANAPALEPrêtre! gardez vos actions de grâces pour Bélus: son descendant ne s'en soucie pas.
BELÈSESMais, étant innocent-
SARDANAPALESilence! – le crime est bavard. Si vous êtes fidèles, on vous a fait injure; et vous devez vous montrer affligés plutôt que reconnaissans.
BELÈSESTels serions-nous, si la justice était toujours écoutée par les souveraines puissances de la terre; mais souvent l'innocence doit recevoir comme une pure faveur son absolution.
SARDANAPALECette sentence serait bien placée dans une homélie, mais encore dans toute autre occasion. Garde-la, je te prie, pour plaider la cause de ton souverain devant son peuple.
BELÈSESJ'espère qu'il n'y a pas de cause?
SARDANAPALEPas de cause, peut-être, mais beaucoup de causeurs. – Si, dans l'exercice de vos habituelles perquisitions sur la terre, vous rencontrez de ces gens-là, ou si vous lisez leur existence dans quelque mystérieux éclair des astres, vos habituelles chroniques, remarquez, je vous prie, qu'il existe entre le ciel et la terre des êtres plus pervers que celui qui gouverne une immense multitude d'hommes, et n'en fait mourir aucun; et qui, sans se haïr lui-même, aime assez ses semblables pour épargner ceux d'entre eux qui ne l'épargneraient pas, s'ils étaient jamais les maîtres: – mais rien de tout cela n'est prouvé. Satrapes! vous êtes libres de vos personnes et de vos épées: disposez-en comme il vous plaira; – dès cette heure, je n'ai rien à vous reprocher. Salemènes! suivez-moi.
(Sardanapale, Salemènes, la suite, etc., se retirent, laissant Arbaces et Belèses.)ARBACESBelèses!
BELÈSESEh bien! que vous semble?
ARBACESQue nous sommes perdus.
BELÈSESQue le royaume est à nous.
ARBACESComment! suspects comme nous le sommes! – le glaive suspendu sur nos têtes par un seul cheveu, et que peut briser, d'un instant à l'autre, la voix impérieuse qui nous a épargnés! En vérité, je ne vous comprends pas.
BELÈSESNe cherchez pas à comprendre; mais songeons à profiter du tems. L'heure nous appartient encore, – nos moyens sont les mêmes, – la nuit, celle que nous avions arrêtée: il n'y a rien de changé, si ce n'est que notre ignorance de tout soupçon s'est convertie en une certitude qui ne nous permet plus, sans être taxés de folie, le moindre délai.
ARBACESEt pourtant-
BELÈSESComment! des doutes encore?
ARBACESIl a épargné nos vies; – bien plus, il les a sauvées des coups de Salemènes.
BELÈSESEt combien de tems les épargnera-t-il encore? jusqu'au premier moment d'ivresse.
ARBACESOu plutôt de sobriété. Cependant, il à agi avec noblesse; il nous a royalement pardonné une trahison bassement méditée-
BELÈSESDites courageusement.
ARBACESL'un et l'autre, peut-être. Mais il m'a touché; et, quoi qu'il arrive, je n'irai pas plus loin.
BELÈSESPerdre ainsi le monde!
ARBACESPerdre tout, plutôt que ma propre estime.
BELÈSESPour moi, j'ai honte d'être forcé de devoir la vie à un tel roi de quenouille.
ARBACESNous ne la lui devons pas moins; et je rougirais bien plus de la ravir à qui nous l'accorda.
BELÈSESEndure tout ce que tu voudras, les étoiles en ont autrement décidé.
ARBACESQuand elles descendraient pour me tracer la route qui doit m'élever vers le trône, je ne les suivrais pas.
BELÈSESPure faiblesse, – pire que celle d'une femme malade rêvant de la mort, ou veillant au milieu des ténèbres, – Avance, – avance.
ARBACESJ'ai cru, quand il parlait, voir Nemrod lui-même, tel que le présente l'orgueilleuse statue placée au milieu des rois dont il semble le monarque, et formant lui seul le temple dont il ne doit être que l'ornement.
BELÈSESJe vous disais que vous l'aviez beaucoup trop méprisé, et qu'il y avait encore en lui quelque chose de royal. Quoi donc, il n'en est qu'un plus digne adversaire.
ARBACESEt nous de plus indignes: – oh! pourquoi nous a-t-il épargnés!
BELÈSESFort bien! – tu voudrais qu'il nous eût déjà immolés.
ARBACESNon; – mais il eût mieux valu mourir ainsi que de vivre pour l'ingratitude.
BELÈSESOh! qu'il est des ames vulgaires! Tu n'as pas reculé devant ce que d'autres appellent trahison et lâche perfidie, – et soudain, parce qu'à propos de rien ou de quelque chose, cet impudent débauché s'est montré avec ostentation entre toi et Salemènes, te voilà converti, – faut-il le dire? – en Sardanapale! Je ne sais pas de nom plus ignominieux.
ARBACESIl n'y a qu'une heure, quiconque m'aurait ainsi nommé n'aurait pas eu long-tems à vivre; – maintenant, je vous pardonne, comme il nous a lui-même pardonné. – Non, Sémiramis elle-même n'eût pas agi comme lui.
BELÈSESEn effet, la reine n'aimait pas les partageans de son royaume, pas même un époux.
ARBACESJe le servirai fidèlement-
BELÈSESEt humblement, sans doute?
ARBACESNon, seigneur, noblement; car je le ferai avec loyauté. Je serai plus proche du trône que vous ne l'êtes du ciel; moins altier peut-être, mais ayant mieux le droit de l'être. Agissez comme vous l'entendrez: – vous avez des lois, des mystères, des interprétations du bien et du mal dont je manque pour m'éclairer; j'en suis réduit à n'écouter que les inspirations d'un cœur sans artifice. A présent, vous me connaissez.
BELÈSESAvez-vous fini?
ARBACESOui, – avec vous.
BELÈSESEt sans doute, vous songez à me trahir aussi bien qu'à me quitter?
ARBACESCette pensée est d'un prêtre, et non pas d'un soldat.
BELÈSESComme il vous plaira. – Laissons-là ces vains débats; consentez seulement à m'entendre.
ARBACESNon: – je vois plus de danger dans votre esprit subtil que dans une armée entière.
BELÈSESS'il en est ainsi, – j'avancerai seul.
ARBACESSeul!
BELÈSESLes trônes ne souffrent pas de partage.
ARBACESMais celui-ci est occupé.
BELÈSESMoins que s'il ne l'était pas, – par un monarque avili. Songez-y, Arbaces: jusqu'à présent, je vous ai soutenu, chéri et encouragé; je consentais même à vous reconnaître pour maître, dans l'espérance de servir et de sauver l'Assyrie. Le ciel lui-même semblait sourire à mes projets: tout répondait à nos vœux, même ce dernier incident, lorsque tout d'un coup votre ardeur s'est convertie en un lâche assoupissement. Mais s'il en est ainsi, et plutôt que de voir mon pays abattu, je serai son libérateur ou la victime de son tyran, ou bien tous les deux: car souvent ils marchent ensemble; et si je réussis, Arbaces devient mon sujet.
ARBACESVotre sujet!
BELÈSESPourquoi pas; mieux vaudra pour vous ce titre que de rester esclave, esclave gracié de la Sardanapale.
(Entre Pania.)PANIASeigneurs, j'apporte un ordre du roi.
ARBACESIl est plus tôt obéi que prononcé.
BELÈSESNéanmoins, écoutons-le.
PANIADe suite, et cette nuit même, retournez à vos satrapies respectives de Babylone et de Médie.
BELÈSESEst-ce avec nos troupes?
PANIAMon ordre comprend les satrapes et toute leur suite.
ARBACESMais-
BELÈSESLe roi sera obéi; dites que nous partons.
PANIAJ'ai l'ordre de vous voir partir, et non pas de porter votre réponse.
BELÈSESEh bien! nous allons vous suivre.
PANIAJe vais me retirer pour ordonner la garde d'honneur qui convient à votre rang, et j'attendrai votre signal, pourvu que vous n'outrepassiez pas l'heure.
(Pania sort.)BELÈSESAinsi donc, nous obéissons!
ARBACESSans doute.
BELÈSESOui, jusqu'aux portes qui ferment le palais, notre prison pour l'avenir; mais non pas plus loin.
ARBACESTu as saisi précisément la vérité. Le royaume lui-même et sa vaste étendue entr'ouvrent devant chacun de nos pas des cachots pour toi et pour moi.
BELÈSESDes tombeaux.
ARBACESSi je le croyais, cette bonne épée en creuserait un de plus que le mien.
BELÈSESElle aurait beaucoup à faire; mais j'espère bien mieux que tu n'augures. Essayons, pour le moment, de sortir d'ici comme nous pourrons. Tu t'accordes à croire avec moi que cet ordre est une sentence de condamnation?
ARBACESEt quelle autre interprétation pourrait-on lui donner? c'est l'usage ordinaire des rois de l'Orient: pardon et poison; – des faveurs et un glaive; – un lointain voyage, un repos éternel. Combien de satrapes, sous le règne de son père: – car pour lui, je l'avoue, il n'est, ou du moins il n'était pas sanguinaire-
BELÈSESMais ne veut-il, ne peut-il à présent le devenir?
ARBACESJe le crains. Combien de satrapes ai-je vus, au tems de son père, renvoyés dans leurs puissans gouvernemens, et qui trouvèrent des tombes sous leurs pas! Je ne sais pas comment; mais tels étaient les ennuis et la longueur du voyage, qu'ils ne manquaient pas de tomber malades en route.
BELÈSESNe songeons qu'à regagner l'air libre de la ville, nous abrégerons le chemin.
ARBACESPeut-être saura-t-on bien l'abréger à la porte.
BELÈSESNon; ils risqueraient trop. Ils entendent nous faire mourir isolément, non pas dans le palais ou dans les murs de la ville; nous y sommes trop connus, nous y aurions des partisans: s'ils avaient voulu se défaire ici de nous, nous ne serions déjà plus. Sortons.
ARBACESSi je pensais qu'il ne voulût pas ma vie-
BELÈSESFolie! Sortons. Quel serait autrement le projet du despote? Hâtons-nous de rejoindre nos troupes, et de marcher.
ARBACESOù? vers nos provinces?
BELÈSESNon; vers votre royaume. Nous avons du tems, du courage, de l'espoir, des forces, et des moyens que ne pourront vaincre leurs demi-mesures. – Partons.
ARBACESQuoi! au milieu de mon repentir, vais-je retomber dans le crime!
BELÈSESC'est une vertu de savoir se défendre soi-même: c'est la seule garantie de tous les droits. Partons, dis-je! sortons de ces lieux, l'air y devient épais et redoutable: ces murs exhalent une odeur de renfermé. – Ne leur laissons pas le tems d'un nouveau conseil: notre prompt départ prouvera notre dévouement; il empêchera notre brave escorte, l'honnête Pania, d'être, à quelques lieues de là, l'exécuteur de nouveaux ordres. Il n'y a donc pas d'autre choix. – Partons, dis-je.
(Il sort avec Arbaces, qui le suit avec résistance. – Entrent Sardanapale et Salemènes.)SARDANAPALEEh bien, nous avons remédié à tout, et sans une goutte de sang, le pire des ingrédiens des prétendus remèdes; nous voilà préservés par l'exil de ces hommes.
SALEMÈNESOui; comme celui qui marche sur des fleurs l'est de la vipère réfugiée sous leurs tiges.
SARDANAPALEComment? que voudrais-tu de moi?
SALEMÈNESVous voir défaire ce que vous avez fait.
SARDANAPALERévoquer mon pardon?
SALEMÈNESRaffermir la couronne qui chancelle sur vos tempes.
SARDANAPALECela serait tyrannique.
SALEMÈNESCela serait prudent.
SARDANAPALEMais ne le sommes-nous pas assez; et quel danger peuvent-ils préparer sur les frontières?
SALEMÈNESIls n'y sont pas encore; – et si j'en étais cru, ils n'y seraient jamais.
SARDANAPALEMais, enfin, je t'ai prêté une oreille impartiale: – pourquoi ne les écouterais-je pas à leur tour?
SALEMÈNESVous pourrez le concevoir plus tard; en ce moment, je sors pour disposer la garde.