
Полная версия
Le Collier de la Reine, Tome I
– Votre père est mort? demanda la plus jeune des deux dames.
– Hélas! oui.
– En province?
– Non, madame.
– À Paris alors?
– Oui.
– Dans cet appartement?
– Non, madame; mon père, baron de Valois, petit-neveu du roi Henri III, est mort de misère et de faim.
– Impossible! s'écrièrent à la fois les deux dames.
– Et non pas ici, continua Jeanne, non pas dans ce pauvre réduit, non pas sur son lit, ce lit fût-il un grabat! Non, mon père est mort côte à côte des plus misérables et des plus souffrants. Mon père est mort à l'Hôtel-Dieu de Paris.
Les deux femmes poussèrent un cri de surprise qui ressemblait à un cri d'effroi.
Jeanne, satisfaite de l'effet qu'elle avait produit par l'art avec lequel elle avait conduit la période et amené son dénouement, Jeanne resta immobile, l'œil baissé, la main inerte.
L'aînée des deux dames l'examinait à la fois avec attention et intelligence, et ne voyant dans cette douleur, si simple et si naturelle à la fois, rien de ce qui caractérise le charlatanisme ou la vulgarité, elle reprit la parole:
– D'après ce que vous me dites, madame, vous avez éprouvé de bien grands malheurs, et la mort de M. votre père, surtout…
– Oh! si je vous racontais ma vie, madame, vous verriez que la mort de mon père ne compte pas au nombre des plus grands.
– Comment, madame, vous regardez comme un moindre malheur la perte d'un père? dit la dame en fronçant le sourcil avec sévérité.
– Oui, madame; et en disant cela, je parle en fille pieuse. Car mon père, en mourant, s'est trouvé délivré de tous les maux qui l'assiégeaient sur cette terre et qui continuent d'assiéger sa malheureuse famille. J'éprouve donc, au milieu de la douleur que me cause sa perte, une certaine joie à songer que mon père est mort, et que le descendant des rois n'en est plus réduit à mendier son pain!
– Mendier son pain!
– Oh! je le dis sans honte, car, dans nos malheurs, il n'y a ni la faute de mon père, ni la mienne.
– Mais Mme votre mère?
– Eh bien! avec la même franchise que je vous disais tout à l'heure que je remerciais Dieu d'avoir appelé à lui mon père, je me plains à Dieu d'avoir laissé vivre ma mère.
Les deux femmes se regardaient, frissonnant presque à ces étranges paroles.
– Serait-ce une indiscrétion, madame, que de vous demander un récit plus détaillé de vos malheurs? fit l'aînée.
– L'indiscrétion, madame, viendrait de moi, qui fatiguerais vos oreilles du récit de douleurs qui ne peuvent que vous être indifférentes.
– J'écoute, madame, répondit majestueusement l'aînée des deux dames, à qui sa compagne adressa à l'instant même un coup d'œil en forme d'avertissement pour l'inviter à s'observer.
En effet, Mme de La Motte avait été frappée elle-même de l'accent impérieux de cette voix, et elle regardait la dame avec étonnement.
– J'écoute donc, reprit celle-ci d'une voix moins accentuée, si vous voulez bien me faire la grâce de parler.
Et, cédant à un mouvement de malaise inspiré par le froid sans doute, celle qui venait de parler avec un frissonnement d'épaules agita son pied qui se glaçait au contact du carreau humide.
La plus jeune alors lui poussa une sorte de tapis de pied qui se trouvait sous son fauteuil à elle, attention que blâma à son tour un regard de sa compagne.
– Gardez ce tapis pour vous, ma sœur, vous êtes plus délicate que moi.
– Pardon, madame, dit la comtesse de La Motte, je suis au plus douloureux regret de sentir le froid qui vous gagne; mais le bois vient d'enchérir de six livres encore, ce qui le porte à soixante-dix livres la voie, et ma provision a fini il y a huit jours.
– Vous disiez, madame, reprit l'aînée des deux visiteuses, que vous étiez malheureuse d'avoir une mère.
– Oui, je conçois, un pareil blasphème demande à être expliqué, n'est-ce pas, madame? dit Jeanne. Voici donc l'explication, puisque vous m'avez dit que vous la désiriez.
L'interlocutrice de la comtesse fit un signe affirmatif de tête.
– J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, madame, que mon père avait fait une mésalliance.
– Oui, en épousant sa concierge.
– Eh bien! Marie Jossel, ma mère, au lieu d'être à jamais fière et reconnaissante de l'honneur qu'on lui faisait, commença par ruiner mon père, ce qui n'était pas difficile au reste, en satisfaisant, aux dépens du peu que possédait son mari, l'avidité de ses exigences. Puis l'ayant réduit à vendre jusqu'à son dernier morceau de terre, elle lui persuada qu'il devait aller à Paris pour revendiquer les droits qu'il tenait de son nom. Mon père fut facile à séduire, peut-être espérait-il dans la justice du roi. Il vint donc, ayant converti en argent le peu qu'il possédait.
«Moi à part, mon père avait encore un fils et une fille. Le fils, malheureux comme moi, végète dans les derniers rangs de l'armée; la fille, ma pauvre sœur, fut abandonnée, la veille du départ de mon père pour Paris, devant la maison d'un fermier, son parrain.
«Ce voyage épuisa le peu d'argent qui nous restait. Mon père se fatigua en demandes inutiles et infructueuses. À peine le voyait-on apparaître à la maison, où, rapportant la misère, il trouvait la misère. En son absence, ma mère, à qui il fallait une victime, s'aigrit contre moi. Elle commença de me reprocher la part que je prenais aux repas. Je préférai peu à peu ne manger que du pain, ou même ne pas manger du tout, à m'asseoir à notre pauvre table; mais les prétextes de châtiment ne manquèrent point à ma mère: à la moindre faute, faute qui quelquefois eût fait sourire une autre mère, la mienne me battait; des voisins, croyant me rendre service, dénoncèrent à mon père les mauvais traitements dont j'étais l'objet. Mon père essaya de me défendre contre ma mère, mais il ne s'aperçut point que, par sa protection, il changeait mon ennemie d'un moment en marâtre éternelle. Hélas! je ne pouvais lui donner un conseil dans mon propre intérêt, j'étais trop jeune, trop enfant. Je ne m'expliquais rien, j'éprouvais les effets sans chercher à deviner les causes. Je connaissais la douleur, voilà tout.
«Mon père tomba malade et fut d'abord forcé de garder la chambre, puis le lit. Alors on me fit sortir de la chambre de mon père, sous prétexte que ma présence le fatiguait et que je ne savais point réprimer ce besoin de mouvement qui est le cri de la jeunesse. Une fois hors de la chambre, j'appartins comme auparavant à ma mère. Elle m'apprit une phrase qu'elle entrecoupa de coups et de meurtrissures; puis, quand je sus par cœur cette phrase humiliante qu'instinctivement je ne voulais pas retenir, quand mes yeux furent rougis jusqu'aux larmes, elle me fit descendre à la porte de la rue, et de la porte, elle me lança sur le premier passant de bonne mine, avec ordre de lui débiter cette phrase, si je ne voulais pas être battue jusqu'à la mort.
– Oh! affreux! murmura la plus jeune des deux dames.
– Et quelle était cette phrase? demanda l'aînée.
– Cette phrase, la voici, continua Jeanne: «Monsieur, ayez pitié d'une petite orpheline qui descend en ligne droite de Henri de Valois.»
– Oh! fi donc! s'écria l'aînée des deux visiteuses avec un geste de dégoût.
– Et quel effet produisait cette phrase à ceux auxquels elle était adressée? demanda la plus jeune.
– Les uns m'écoutaient et avaient pitié, dit Jeanne. Les autres s'irritaient et me faisaient des menaces. D'autres, enfin, encore plus charitables que les premiers, m'avertirent que je courais un grand danger en prononçant des paroles semblables, qui pouvaient tomber dans des oreilles prévenues. Mais moi, je ne connaissais qu'un danger, celui de désobéir à ma mère. Je n'avais qu'une crainte, celle d'être battue.
– Et qu'arriva-t-il?
– Mon Dieu! madame, ce qu'espérait ma mère; je rapportais un peu d'argent à la maison, et mon père vit reculer de quelques jours cette affreuse perspective qui l'attendait: l'hôpital.
Les traits de l'aînée des deux jeunes femmes se contractèrent, des larmes vinrent aux yeux de la plus jeune.
– Enfin, madame, quelque soulagement qu'il apportât à mon père, ce hideux métier me révolta. Un jour, au lieu de courir après les passants et de les poursuivre de ma phrase accoutumée, je m'assis au pied d'une borne, où je restai une partie de la journée comme anéantie. Le soir, je rentrai les mains vides. Ma mère me battit tant que le lendemain je tombai malade.
«Ce fut alors que mon père, privé de toute ressource, fut forcé de partir pour l'hôtel-Dieu, où il mourut.
– Oh! l'horrible histoire! murmurèrent les deux dames.
– Mais alors que fîtes-vous, votre père mort? demanda la plus jeune des deux visiteuses.
– Dieu eut pitié de moi. Un mois après la mort de mon pauvre père, ma mère partit avec un soldat, son amant, nous abandonnant, mon frère et moi.
– Vous restâtes orphelins!
– Oh! madame, nous, tout au contraire des autres, nous ne fûmes orphelins que tant que nous eûmes une mère. La charité publique nous adopta. Mais comme mendier nous répugnait, nous ne mendiions que dans la mesure de nos besoins. Dieu commande à ses créatures de chercher à vivre.
– Hélas!
– Que vous dirai-je, madame? un jour j'eus le bonheur de rencontrer un carrosse qui montait lentement la côte du faubourg Saint-Marcel; quatre laquais étaient derrière; dedans, une femme belle et jeune encore; je lui tendis la main: elle me questionna; ma réponse et mon nom la frappèrent de surprise, puis d'incrédulité. Je donnai adresse et renseignements. Dès le lendemain, elle savait que je n'avais pas menti; elle nous adopta, mon frère et moi, plaça mon frère dans un régiment, et me plaça dans une maison de couture. Nous étions sauvés tous deux de la faim.
– Cette dame, n'est-ce pas Mme Boulainvilliers?
– Elle-même.
– Elle est morte, je crois?
– Oui, et sa mort m'a replongée dans l'abîme.
– Mais son mari vit encore; il est riche.
– Son mari, madame, c'est à lui que je dois tous mes malheurs de jeune fille, comme c'est à ma mère que je dois tous mes malheurs d'enfant. J'avais grandi, j'avais embelli peut-être; il s'en aperçut; il voulut mettre un prix à ses bienfaits: je refusai. Ce fut sur ces entrefaites que Mme de Boulainvilliers mourut, et moi, moi qu'elle avait mariée à un brave et loyal militaire, M. de La Motte, je me trouvai, séparée que j'étais de mon mari, plus abandonnée après sa mort que je ne l'avais été après la mort de mon père.
«Voilà mon histoire, madame. J'ai abrégé: les souffrances sont toujours des longueurs qu'il faut épargner aux gens heureux, fussent-ils bienfaisants, comme vous paraissez l'être, mesdames.
Un long silence succéda à cette dernière période de l'histoire de Mme de La Motte.
L'aînée des deux dames le rompit la première.
– Et votre mari, que fait-il? demanda-t-elle.
– Mon mari est en garnison à Bar-sur-Aube, madame; il sert dans la gendarmerie, et, de son côté, attend des temps meilleurs.
– Mais vous avez sollicité auprès de la cour?
– Sans doute!
– Le nom des Valois, justifié par des titres, a dû éveiller des sympathies?
– Je ne sais pas, madame, quels sont les sentiments que mon nom a pu éveiller, car à aucune de mes demandes je n'ai reçu de réponse.
– Cependant, vous avez vu les ministres, le roi, la reine.
– Personne. Partout, tentatives vaines, répliqua Mme de La Motte.
– Vous ne pouvez mendier, pourtant!
– Non, madame, j'en ai perdu l'habitude. Mais…
– Mais quoi?
– Mais je puis mourir de faim comme mon père.
– Vous n'avez point d'enfant?
– Non, madame, et mon mari, en se faisant tuer pour le service du roi, trouvera de son côté au moins une fin glorieuse à nos misères.
– Pouvez-vous, madame, je regrette d'insister sur ce sujet, pouvez-vous fournir les preuves justificatives de votre généalogie?
Jeanne se leva, fouilla dans un meuble, et en tira quelques papiers qu'elle présenta à la dame.
Mais comme elle voulait profiter du moment où cette dame, pour les examiner, s'approcherait de la lumière et découvrirait entièrement ses traits, Jeanne laissa deviner sa manœuvre par le soin qu'elle mit à lever la mèche de la lampe afin de doubler la clarté.
Alors la dame de charité, comme si la lumière blessait ses yeux, tourna le dos à la lampe et, par conséquent à Mme de La Motte.
Ce fut dans cette position qu'elle lut attentivement et compulsa chaque pièce l'une après l'autre.
– Mais, dit-elle, ce sont là des copies d'actes, madame, et je ne vois aucune pièce authentique.
– Les minutes, madame, répondit Jeanne, sont déposées en lieu sûr, et je les produirais…
– Si une occasion importante se présentait, n'est-ce pas? dit en souriant la dame.
– C'est sans doute, madame, une occasion importante que celle qui me procure l'honneur de vous voir; mais les documents dont vous parlez sont tellement précieux pour moi que…
– Je comprends. Vous ne pouvez les livrer au premier venu.
– Oh! madame, s'écria la comtesse qui venait enfin d'entrevoir le visage plein de dignité de la protectrice; oh! madame, il me semble que, pour moi, vous n'êtes pas la première venue.
Et aussitôt, ouvrant avec rapidité un autre meuble dans lequel jouait un tiroir secret, elle en tira les originaux des pièces justificatives, soigneusement enfermées dans un vieux portefeuille armorié au blason de Valois.
La dame les prit, et après un examen plein d'intelligence et d'attention:
– Vous avez raison, dit la dame de charité, ces titres sont parfaitement en règle; je vous engage à ne pas manquer de les fournir à qui de droit.
– Et qu'en obtiendrais-je à votre avis, madame?
– Mais sans nul doute une pension pour vous, un avancement pour M. de La Motte, pour peu que ce gentilhomme se recommande par lui-même.
– Mon mari est le modèle de l'honneur, madame, et jamais il n'a manqué aux devoirs du service militaire.
– Il suffit, madame, dit la dame de charité en abattant tout à fait la calèche sur son visage.
Mme de La Motte suivait avec anxiété chacun de ses mouvements.
Elle la vit fouiller dans sa poche, dont elle tira d'abord le mouchoir brodé qui lui avait servi à cacher son visage quand elle glissait en traîneau le long des boulevards.
Puis au mouchoir succéda un petit rouleau d'un pouce de diamètre et de trois à quatre pouces de longueur.
La dame de charité déposa le rouleau sur le chiffonnier en disant:
– Le bureau des Bonnes-Œuvres m'autorise, madame, à vous offrir ce léger secours, en attendant mieux.
Mme de La Motte jeta un rapide coup d'œil sur le rouleau.
«Des écus de trois livres, pensa-t-elle; il doit y en avoir au moins cinquante ou même cent. Allons, c'est cent cinquante ou peut-être trois cents livres qui nous tombent du ciel. Cependant, pour cent il est bien court; mais aussi pour cinquante il est bien long.»
Tandis qu'elle faisait ces observations, les deux dames étaient passées dans la première pièce, où dame Clotilde dormait sur une chaise près d'une chandelle dont la mèche rouge et fumeuse s'allongeait au milieu d'une nappe de suif liquéfié.
L'odeur âcre et nauséabonde saisit à la gorge celle des deux dames de charité qui avait déposé le rouleau sur le chiffonnier. Elle porta vivement la main à sa poche et en tira un flacon.
Mais à l'appel de Jeanne, dame Clotilde s'était réveillée en saisissant à belles mains le reste de la chandelle. Elle l'élevait comme un phare au-dessus des montées obscures, malgré les protestations des deux étrangères qu'on éclairait en les empoisonnant.
– Au revoir, au revoir, madame la comtesse! crièrent-elles.
Et elles se précipitèrent dans les escaliers.
– Où pourrai-je avoir l'honneur de vous remercier, mesdames? demanda Jeanne de Valois.
– Nous vous le ferons savoir, dit l'aînée des deux dames en descendant le plus rapidement possible.
Et le bruit de leurs pas se perdit dans les profondeurs des étages inférieurs.
Mme de Valois rentra chez elle, impatiente de vérifier si ses observations sur le rouleau étaient justes. Mais en traversant la première chambre, elle heurta du pied un objet qui roula de la natte qui servait à calfeutrer le dessous de la porte sur le carreau.
Se baisser, ramasser cet objet, courir à la lampe, telle fut la première inspiration de la comtesse de La Motte.
C'était une boîte en or, ronde, plate et assez simplement guillochée.
Cette boîte renfermait quelques pastilles de chocolat parfumé; mais, si plate qu'elle fût, il était visible que cette boîte avait un double fond, dont la comtesse fut quelque temps à trouver le secret ressort.
Enfin, elle trouva ce ressort et le fit jouer.
Aussitôt un portrait de femme lui apparut, sévère, éclatant de beauté mâle et d'impérieuse majesté.
Une coiffure allemande, un magnifique collier semblable à celui d'un ordre donnaient à la physionomie de ce portrait une étrangeté étonnante.
Un chiffre composé d'un M et d'un T, entrelacés dans une couronne de laurier, occupait le dessus de la boîte.
Mme de La Motte supposa, grâce à la ressemblance de ce portrait avec le visage de la jeune dame, sa bienfaitrice, que c'était un portrait de mère ou d'aïeule, et son premier mouvement, il faut le dire, fut de courir à l'escalier pour rappeler les dames.
La porte de l'allée se refermait.
Puis à la fenêtre pour les appeler, puisqu'il était trop tard pour les rejoindre.
Mais à l'extrémité de la rue Saint-Claude, débouchant dans la rue Saint Louis, un cabriolet rapide fut le seul objet qu'elle aperçut.
La comtesse, n'ayant plus d'espoir de rappeler les deux protectrices, considéra encore la boîte, en se promettant de la faire passer à Versailles; puis, saisissant le rouleau laissé sur le chiffonnier:
– Je ne me trompais pas, dit-elle, il n'y a que cinquante écus.
Et le papier éventré roula sur le carreau.
– Des louis, des doubles louis! s'écria la comtesse. Cinquante doubles louis! deux mille quatre cents livres!
Et la joie la plus avide se peignit dans ses yeux, tandis que dame Clotilde, émerveillée à l'aspect de plus d'or qu'elle n'en avait jamais vu, demeurait la bouche ouverte et les mains jointes.
– Cent louis! répéta Mme de La Motte… Ces dames sont donc bien riches? Oh! je les retrouverai!..
Chapitre IV
Bélus
Mme de La Motte ne s'était pas trompée en croyant que le cabriolet qui venait de disparaître emportait les deux dames de charité.
Ces deux dames, en effet, avaient trouvé au bas de la maison un cabriolet, comme on les construisait à cette époque, c'est-à-dire haut de roues, caisse légère, tablier élevé, avec une sellette commode pour le jockey qui se tenait derrière.
Ce cabriolet, attelé d'un magnifique cheval irlandais, à courte queue, à croupe charnue, sous poil bai, avait été amené rue Saint-Claude par ce même domestique conducteur du traîneau que la dame de charité avait appelé Weber, ainsi que nous l'avons vu plus haut.
Weber tenait le cheval au mors quand les dames arrivèrent; il essayait de modérer l'impatience du fougueux animal, qui battait d'un pied nerveux la neige durcissant peu à peu depuis le retour de la nuit.
Lorsque les deux dames parurent:
– Matame, dit Weber, j'afais fait gommanter Scibion, qui est fort toux et fazile à mener, mais Scibion il s'est tonné un égart hier au zoir; il ne restait que Pélus, et Pélus il est diffizile.
– Oh! pour moi, vous le savez, Weber, répondit l'aînée des deux dames, la chose n'a pas d'importance; j'ai la main nerveuse et je suis habituée à conduire.
– Je sais que Matame mène fort pien, mais les chemins l'être pien mauvais. Où fa Matame?
– À Versailles.
– Bar les poulefards, alors?
– Non pas, Weber, il gèle, et les boulevards seraient pleins de verglas. Les rues doivent offrir moins de résistance, grâce aux milliers de promeneurs qui échauffent la neige. Allons, vite, Weber, vite.
Weber retint le cheval, tandis que les dames montèrent lestement dans le cabriolet; puis il s'élança derrière et avertit qu'il était monté.
L'aînée des deux dames alors, s'adressant à sa compagne:
– Eh bien! dit-elle, que vous semble de cette comtesse, Andrée?
Et en disant ces mots, elle rendit les rênes au cheval qui partit comme un éclair et tourna le coin de la rue Saint-Louis.
C'était le moment où Mme de La Motte ouvrait sa fenêtre pour rappeler les deux dames de charité.
– Je pense, madame, répondit celle des deux femmes que l'on appelait Andrée, je pense que Mme de La Motte est pauvre et très malheureuse.
– Bien élevée, n'est-ce pas?
– Oui, sans doute.
– Tu es froide à son égard, Andrée.
– S'il faut que je vous l'avoue, elle a quelque chose de rusé dans sa physionomie qui ne me plaît pas.
– Oh! vous êtes défiante, vous, Andrée, je le sais; et pour vous plaire, il faut réunir tout. Moi, je trouve cette petite comtesse intéressante et simple dans son orgueil comme dans son humilité.
– C'est une fortune pour elle, madame, que d'avoir eu le bonheur de plaire à Votre…
– Gare! s'écria la dame en jetant vivement de côté son cheval qui allait renverser un portefaix au coin de la rue Saint-Antoine.
– Gare! cria Weber d'une voix de stentor.
Et le cabriolet continua sa course.
Seulement, on entendit les imprécations de l'homme qui avait échappé aux roues, et plusieurs voix grondant comme un écho lui donnèrent à l'instant même l'appui d'une clameur on ne peut plus hostile au cabriolet.
Mais en quelques secondes Bélus mit entre sa maîtresse et les blasphémateurs tout l'espace qui s'étend de la rue Sainte-Catherine à la place Baudoyer.
Là, comme on sait, le chemin se bifurque, mais l'habile conductrice se jeta résolument dans la rue de la Tixéranderie, rue populeuse, étroite et fort peu aristocratique.
Aussi, malgré les gare très réitérés qu'elle lançait, malgré les rugissements de Weber, on n'entendait qu'exclamations furieuses des passants: «Oh! le cabriolet! À bas le cabriolet!»
Bélus passait toujours, et son cocher, malgré la délicatesse d'une main d'enfant, le faisait courir rapidement et surtout habilement dans les mares de neige liquide ou dans les glaciers plus dangereux qui formaient ruisseaux et dépavements.
Cependant, contre toute attente, aucun malheur n'était arrivé: une lanterne brillante envoyait ses rayons en avant, et c'était un luxe de prévoyance que la police n'avait point encore imposé aux cabriolets de ce temps-là.
Aucun malheur, disons-nous, n'était donc arrivé, pas une voiture accrochée, par une borne frôlée, pas un passant touché, c'était miracle, et cependant les cris et les menaces se succédaient toujours.
Le cabriolet traversa avec la même rapidité et le même bonheur la rue Saint-Médéric, la rue Saint-Martin, la rue Aubry-le-Boucher.
Peut-être semble-t-il à nos lecteurs qu'en approchant des quartiers civilisés la haine portée à l'équipage aristocratique deviendrait moins farouche.
Mais tout au contraire; à peine Bélus entrait-il dans la rue de la Ferronnerie, que Weber, toujours poursuivi par les vociférations de la populace, remarqua des groupes sur le passage du cabriolet. Plusieurs personnes même faisaient mine de courir après lui pour l'arrêter.
Toutefois, Weber ne voulut pas inquiéter sa maîtresse. Il remarquait combien elle déployait de sang-froid et d'adresse, combien habilement elle glissait entre tous ces obstacles, inertes ou vivants, qui sont à la fois le désespoir ou le triomphe du cocher de Paris.
Quant à Bélus, solide sur ses jarrets d'acier, il n'avait pas même glissé une fois, tant la main qui soutenait la bouche savait prévoir pour lui les pentes et les accidents du terrain.
On ne murmurait plus autour du cabriolet, on vociférait; la dame qui tenait les rênes s'en aperçut et, attribuant cette hostilité à quelque cause banale comme la rigueur des temps et l'indisposition des esprits, elle résolut d'abréger l'épreuve.
Elle fit clapper sa langue, et à cette seule invitation Bélus tressaillit et passa du trot retenu au trot allongé.
Les boutiques fuyaient, les passants se jetaient de côté.
Les gare! gare! ne discontinuaient pas.
Le cabriolet touchait presque au Palais-Royal, et venait de passer devant la rue du Coq-Saint-Honoré, en avant de laquelle le plus beau des obélisques de neige levait assez fièrement encore son aiguille diminuée par les dégels, comme un bâton de sucre d'orge que les enfants transforment en pointe aiguë à force de le sucer.
Cet obélisque était surmonté d'un glorieux panache de rubans un peu flétris, c'est vrai; rubans qui retenaient un écriteau sur lequel l'écrivain public du quartier avait tracé en majuscules le quatrain suivant, qui se balançait entre deux lanternes: