
Полная версия
Le Collier de la Reine, Tome I
«Eh bien! au lieu de suivre l'exemple d'Opimius, j'ai deviné celui que devaient donner les moines d'Heidelberg. J'ai entretenu mon corps en y versant chaque année de nouveaux principes chargés d'y régénérer les vieux éléments Chaque matin un atome jeune et frais a remplacé dans mon sang, dans ma chair, dans mes os, une molécule usée, inerte.
«J'ai ranimé les détritus par lesquels l'homme vulgaire laisse envahir insensiblement toute la masse de son être: j'ai forcé tous ces soldats que Dieu a donnés à la nature humaine pour se défendre contre la destruction, soldats que le commun des créatures réforme ou laisse se paralyser dans l'oisiveté, je les ai forcés à un travail soutenu que facilitait, que commandait même l'introduction d'un stimulant toujours nouveau; il résulte de cette étude assidue de la vie, que ma pensée, mes gestes, mes nerfs, mon cœur, mon âme, n'ont jamais désappris leurs fonctions; et comme tout s'enchaîne dans ce monde, comme ceux-là réussissent le mieux à une chose qui font toujours cette chose, je me suis trouvé naturellement plus habile que tout autre à éviter les dangers d'une existence de trois mille années, et cela parce que j'ai réussi à prendre de tout une telle expérience que je prévois les désavantages, que je sens les dangers d'une position quelconque. Ainsi vous ne me ferez pas entrer dans une maison qui risque de s'écrouler. Oh! non, j'ai vu trop de maisons pour ne pas, du premier coup d'œil, distinguer les bonnes des mauvaises. Vous ne me ferez pas chasser avec un maladroit qui manie mal son fusil. Depuis Céphale, qui tua sa femme Procris, jusqu'au régent, qui creva l'œil de M. le Prince, j'ai vu trop de maladroits; vous ne me ferez pas prendre à la guerre tel ou tel poste que le premier venu acceptera, attendu que j'aurai calculé en un instant toutes les lignes droites et toutes les lignes paraboliques qui aboutissent d'une façon mortelle à ce poste. Vous me direz qu'on ne prévoit pas une balle perdue. Je vous répondrai qu'un homme ayant évité un million de coups de fusil n'est pas excusable de se laisser tuer par une balle perdue. Ah! ne faites pas de gestes d'incrédulité, car, enfin, je suis là comme une preuve vivante. Je ne vous dis pas que je suis immortel; je vous dis seulement que je sais ce que personne ne sait, c'est-à-dire éviter la mort quand elle vient par accident. Ainsi, par exemple, pour rien au monde je ne resterais un quart d'heure seul ici avec M. de Launay, qui pense en ce moment que, s'il me tenait dans un de ses cabanons de la Bastille, il expérimenterait mon immortalité à l'aide de la faim. Je ne resterais pas non plus avec M. de Condorcet, car il pense en ce moment à jeter dans mon verre le contenu de la bague qu'il porte à l'index de la main gauche, et ce contenu c'est du poison; le tout sans méchante intention aucune, mais par manière de curiosité scientifique, pour savoir tout simplement si j'en mourrais.
Les deux personnages que venait de nommer le comte de Cagliostro firent un mouvement.
– Avouez-le hardiment, monsieur de Launay, nous ne sommes pas une cour de justice, et d'ailleurs on ne punit pas l'intention! Voyons, avez-vous pensé à ce que je viens de dire? et vous, monsieur de Condorcet, avez-vous réellement dans cet anneau un poison que vous voudriez me faire goûter, au nom de votre maîtresse bien-aimée la science?
– Ma foi! dit M. de Launay en riant et en rougissant, j'avoue que vous avez raison, monsieur le comte, c'était folie. Mais cette folie m'a passé par l'esprit juste au moment même où vous m'accusiez.
– Et moi, dit Condorcet, je ne serai pas moins franc que M. de Launay. J'ai songé effectivement que si vous goûtiez de ce que j'ai dans ma bague, je ne donnerais pas une obole de votre immortalité.
Un cri d'admiration partit de la table à l'instant même.
Cet aveu donnait raison, non pas à l'immortalité, mais à la pénétration du comte de Cagliostro.
– Vous voyez bien, dit tranquillement Cagliostro, vous voyez bien que j'ai deviné. Eh bien! il en est de même de tout ce qui doit arriver. L'habitude de vivre m'a révélé au premier coup d'œil le passé et l'avenir des gens que je vois.
«Mon infaillibilité sur ce point est telle, qu'elle s'étend aux animaux, à la matière inerte. Si je monte dans un carrosse, je vois à l'air des chevaux qu'ils s'emporteront, à la mine du cocher qu'il me versera ou m'accrochera; si je m'embarque sur un navire, je devine que le capitaine sera un ignorant ou un entêté, et que, par conséquent, il ne pourra ou il ne voudra pas faire la manœuvre nécessaire. J'évite alors le cocher et le capitaine; je laisse les chevaux comme le navire. Je ne nie pas le hasard, je l'amoindris; au lieu de lui laisser cent chances comme fait tout le monde, je lui en ôte quatre-vingt-dix-neuf, et je me défie de la centième. Voilà à quoi cela me sert d'avoir vécu trois mille ans.
– Alors, dit en riant La Pérouse au milieu de l'enthousiasme ou du désappointement soulevé par les paroles de Cagliostro, alors, mon cher prophète, vous devriez bien venir avec moi jusqu'aux embarcations qui doivent me faire faire le tour du monde. Vous me rendriez un signalé service.
Cagliostro ne répondit rien.
– Monsieur le maréchal, continua en riant le navigateur, puisque M. le comte de Cagliostro, et je comprends cela, ne veut pas quitter si bonne compagnie, il faut que vous me permettiez de le faire. Pardonnez-moi, monsieur le comte de Haga, pardonnez-moi, madame, mais voilà sept heures qui sonnent, et j'ai promis au roi de monter en chaise à sept heures et un quart. Maintenant, puisque M. le comte de Cagliostro n'est pas tenté de venir voir mes deux flûtes, qu'il me dise au moins ce qui m'arrivera de Versailles à Brest. De Brest au pôle, je le tiens quitte, c'est mon affaire. Mais, pardieu! de Versailles à Brest, il me doit une consultation.
Cagliostro regarda encore une fois La Pérouse, et d'un œil si mélancolique, avec un air si doux et si triste à la fois, que la plupart des convives en furent frappés étrangement. Mais le navigateur ne remarqua rien. Il prenait congé des convives; ses valets lui faisaient endosser une lourde houppelande de fourrures, et Mme du Barry glissait dans sa poche quelques-uns de ces cordiaux exquis qui sont si doux au voyageur, auxquels cependant le voyageur ne pense presque jamais de lui-même, et qui lui rappellent les amis absents pendant les longues nuits d'une route accomplie par une atmosphère glaciale.
La Pérouse, toujours riant, salua respectueusement le comte de Haga, et tendit la main au vieux maréchal.
– Adieu, mon cher La Pérouse, lui dit le duc de Richelieu.
– Non pas, monsieur le duc, au revoir, répondit La Pérouse. Mais, en vérité, on dirait que je pars pour l'éternité: le tour du monde à faire, voilà tout, quatre ou cinq ans d'absence, pas davantage; il ne faut pas se dire adieu pour cela.
– Quatre ou cinq ans! s'écria le maréchal. Eh! monsieur, pourquoi ne dites-vous pas quatre ou cinq siècles? Les jours sont des années à mon âge. Adieu, vous dis-je.
– Bah! demandez au devin, dit La Pérouse en riant: il vous promet vingt ans encore. N'est-ce pas, monsieur de Cagliostro? Ah! comte, que ne m'avez-vous parlé plus tôt de vos divines gouttes? à quelque prix que ce fût, j'en eusse embarqué une tonne sur l'Astrolabe. C'est le nom de mon bâtiment, messieurs. Madame, encore un baiser sur votre belle main, la plus belle que je sois bien certainement destiné à voir d'ici à mon retour. Au revoir!
Et il partit.
Cagliostro gardait toujours le même silence de mauvais augure.
On entendit le pas du capitaine sur les degrés sonores du perron, sa voix toujours gaie dans la cour, et ses derniers compliments aux personnes rassemblées pour le voir.
Puis les chevaux secouèrent leurs têtes chargées de grelots, la portière de la chaise se ferma avec un bruit sec, et les roues grondèrent sur le pavé de la rue.
La Pérouse venait de faire le premier pas dans ce voyage mystérieux dont il ne devait pas revenir.
Chacun écoutait.
Lorsqu'on n'entendit plus rien, tous les regards se trouvèrent comme par une force supérieure ramenés sur Cagliostro.
Il y avait en ce moment sur les traits de cet homme une illumination pythique qui fit tressaillir les convives.
Un silence étrange dura quelques instants.
Le comte de Haga le rompit le premier.
– Et pourquoi ne lui avez-vous rien répondu, monsieur?
Cette interrogation était l'expression de l'anxiété générale.
Cagliostro tressaillit, comme si cette demande l'avait tiré de sa contemplation.
– Parce que, dit-il en répondant au comte, il m'eût fallu lui dire un mensonge ou une dureté.
– Comment cela?
– Parce qu'il m'eût fallu lui dire: «Monsieur de La Pérouse, M. le duc de Richelieu a raison de vous dire adieu et non pas au revoir.»
– Eh! mais, fit Richelieu pâlissant, que diable! monsieur Cagliostro, dites vous donc là de La Pérouse?
– Oh! rassurez-vous, monsieur le maréchal, reprit vivement Cagliostro, ce n'est pas pour vous que la prédiction est triste.
– Eh quoi! s'écria Mme du Barry, ce pauvre La Pérouse qui vient de me baiser la main…
– Non seulement ne vous la baisera plus, madame, mais ne reverra jamais ceux qu'il vient de quitter ce soir, dit Cagliostro en considérant attentivement son verre plein d'eau, et dans lequel, par la façon dont il était placé, se jouaient des couches lumineuses d'une couleur d'opale, coupées transversalement par les ombres des objets environnants.
Un cri d'étonnement sortit de toutes les bouches.
La conversation en était venue à ce point que chaque minute faisait grandir l'intérêt; on eût dit, à l'air grave, solennel et presque anxieux avec lequel les assistants interrogeaient Cagliostro, soit de la voix, soit du regard, qu'il s'agissait des prédictions infaillibles d'un oracle antique.
Au milieu de cette préoccupation, M. de Favras, résumant le sentiment général, se leva, fit un signe, et s'en alla sur la pointe du pied écouter dans les antichambres si quelque valet ne guettait pas.
Mais c'était, nous l'avons dit, une maison bien tenue que celle de M. le maréchal de Richelieu, et M. de Favras ne trouva dans l'antichambre qu'un vieil intendant qui, sévère comme une sentinelle à un poste perdu, défendait les abords de la salle à manger à l'heure solennelle du dessert.
Il revint prendre sa place, et s'assit en faisant signe aux convives qu'ils étaient bien seuls.
– En ce cas, dit Mme du Barry, répondant à l'assurance de M. de Favras comme si elle eût été émise à haute voix, en ce cas, racontez-nous ce qui attend ce pauvre La Pérouse.
Cagliostro secoua la tête.
– Voyons, voyons, monsieur de Cagliostro! dirent les hommes.
– Oui, nous vous en prions du moins.
– Eh bien, M. de La Pérouse part, comme il vous l'a dit, dans l'intention de faire le tour du monde, et pour continuer les voyages de Cook, du pauvre Cook! vous le savez, assassiné aux îles Sandwich.
– Oui! oui! nous savons, dirent toutes les têtes plutôt que toutes les voix.
– Tout présage un heureux succès à l'entreprise. C'est un bon marin que M. de La Pérouse; d'ailleurs, le roi Louis XVI lui a habilement tracé son itinéraire.
– Oui, interrompit le comte de Haga, le roi de France est un habile géographe; n'est-il pas vrai, monsieur de Condorcet?
– Plus habile géographe qu'il n'est besoin pour un roi, répondit le marquis. Les rois ne devraient tout connaître qu'à la surface. Alors ils se laisseraient peut-être guider par les hommes qui connaissent le fond.
– C'est une leçon, monsieur le marquis, dit en souriant M. le comte de Haga.
Condorcet rougit.
– Oh! non, monsieur le comte, dit-il, c'est une simple réflexion, une généralité philosophique.
– Donc il part? dit Mme du Barry, empressée à rompre toute conversation particulière disposée à faire dévier du chemin qu'avait pris la conversation générale.
– Donc il part, reprit Cagliostro. Mais ne croyez pas, si pressé qu'il vous ait paru, qu'il va partir tout de suite; non, je le vois perdant beaucoup de temps à Brest.
– C'est dommage, dit Condorcet, c'est l'époque des départs. Il est même déjà un peu tard, février ou mars aurait mieux valu.
– Oh! ne lui reprochez pas ces deux ou trois mois, monsieur de Condorcet, il vit au moins pendant ce temps, il vit et il espère.
– On lui a donné bonne compagnie, je suppose? dit Richelieu.
– Oui, dit Cagliostro, celui qui commande le second bâtiment est un officier distingué. Je le vois, jeune encore, aventureux, brave malheureusement.
– Quoi! malheureusement!
– Eh bien! un an après, je cherche cet ami, et ne le vois plus, dit Cagliostro avec inquiétude en consultant son verre. Nul de vous n'est parent ni allié de M. de Langle?
– Non.
– Nul ne le connaît?
– Non.
– Eh bien! la mort commencera par lui. Je ne le vois plus.
Un murmure d'effroi s'échappa de la poitrine des assistants.
– Mais lui… lui… La Pérouse? dirent plusieurs voix haletantes.
– Il vogue, il aborde, il se rembarque. Un an, deux ans de navigation heureuse. On reçoit de ses nouvelles. Et puis…
– Et puis?
– Les années passent.
– Enfin?
– Enfin l'océan est grand, le ciel est sombre. Çà et là surgissent des terres inexplorées, çà et là des figures hideuses comme les monstres de l'archipel grec. Elles guettent le navire qui fuit dans la brume entre les récifs, emporté par le courant; enfin, la tempête, la tempête plus hospitalière que le rivage, puis des feux sinistres. Oh! La Pérouse! La Pérouse! Si tu pouvais m'entendre, je te dirais: «Tu pars comme Christophe Colomb pour découvrir un monde, La Pérouse, défie-toi des îles inconnues!»
Il se tut.
Un frisson glacial courait dans l'assemblée, tandis qu'au-dessus de la table vibraient encore ses dernières paroles.
– Mais pourquoi ne pas l'avoir averti? s'écria le comte de Haga, subissant comme les autres l'influence de cet homme extraordinaire qui remuait tous les cœurs à son caprice.
– Oui, oui, dit Mme du Barry; pourquoi ne pas courir, pourquoi ne pas le rattraper? La vie d'un homme comme La Pérouse vaut bien le voyage d'un courrier, mon cher maréchal.
Le maréchal comprit et se leva à demi pour sonner.
Cagliostro étendit le bras.
Le maréchal retomba dans son fauteuil.
– Hélas! continua Cagliostro, tout avis serait inutile: l'homme qui prévoit la destinée ne change pas la destinée. M. de La Pérouse rirait, s'il avait entendu mes paroles, comme riaient les fils de Priam quand prophétisait Cassandre; mais, tenez, vous riez vous-même, monsieur le comte de Haga, et le rire va gagner vos compagnons. Oh! ne vous contraignez pas, monsieur de Favras; je n'ai jamais trouvé un auditeur crédule.
– Oh! nous croyons, s'écrièrent Mme du Barry et le vieux duc de Richelieu.
– Je crois, murmura Taverney.
– Moi aussi, dit poliment le comte de Haga.
– Oui, reprit Cagliostro, vous croyez, vous croyez, parce qu'il s'agit de La Pérouse, mais s'il s'agissait de vous, vous ne croiriez pas?
– Oh!
– J'en suis sûr.
– J'avoue que ce qui me ferait croire, dit le comte de Haga, ce serait que M. de Cagliostro eût dit à M. de La Pérouse: «Gardez-vous des îles inconnues.» Il s'en fût gardé alors. C'était toujours une chance.
– Je vous assure que non, monsieur le comte, et m'eût-il cru, voyez ce que cette révélation avait d'horrible, alors qu'en présence du danger, à l'aspect de ces îles inconnues qui doivent lui être fatales, le malheureux, crédule à ma prophétie, eût senti la mort mystérieuse qui le menace s'approcher de lui sans pouvoir la fuir. Ce n'est point une mort, ce sont mille morts qu'il eût alors souffertes; car c'est souffrir mille morts que de marcher dans l'ombre avec le désespoir à ses côtés. L'espoir que je lui enlevais, songez-y donc, c'est la dernière consolation que le malheureux garde sous le couteau, alors que déjà le couteau le touche, qu'il sent le tranchant de l'acier, que son sang coule. La vie s'éteint, l'homme espère encore.
– C'est vrai! dirent à voix basse quelques-uns des assistants.
– Oui, continua Condorcet, le voile qui couvre la fin de notre vie est le seul bien réel que Dieu ait fait à l'homme sur la terre.
– Eh bien! quoi qu'il en soit, dit le comte de Haga, s'il m'arrivait d'entendre dire par un homme comme vous: «Défiez-vous de tel homme ou de telle chose», je prendrais l'avis pour bon, et je remercierais le conseiller.
Cagliostro secoua doucement la tête, en accompagnant ce geste d'un triste sourire.
– En vérité, monsieur de Cagliostro, continua le comte, avertissez-moi, et je vous remercierai.
– Vous voudriez que je vous dise, à vous, ce que je n'ai point voulu dire à M. de La Pérouse?
– Oui, je le voudrais.
Cagliostro fit un mouvement comme s'il allait parler; puis, s'arrêtant:
– Oh! non, dit-il, monsieur le comte, non.
– Je vous en supplie.
Cagliostro détourna la tête.
– Jamais! murmura-t-il.
– Prenez garde, dit le comte avec un sourire, vous allez encore me rendre incrédule.
– Mieux vaut l'incrédulité que l'angoisse.
– Monsieur de Cagliostro, dit gravement le comte, vous oubliez une chose.
– Laquelle? demanda respectueusement le prophète.
– C'est que, s'il est certains hommes qui, sans inconvénient, peuvent ignorer leur destinée, il en est d'autres qui auraient besoin de connaître l'avenir, attendu que leur destinée importe non seulement à eux, mais à des millions d'hommes.
– Alors, dit Cagliostro, un ordre. Non, je ne ferai rien sans un ordre.
– Que voulez-vous dire?
– Que Votre Majesté commande, dit Cagliostro à voix basse, et j'obéirai.
– Je vous commande de me révéler ma destinée, monsieur de Cagliostro, reprit le roi avec une majesté pleine de courtoisie.
En même temps, comme le comte de Haga s'était laissé traiter en roi et avait rompu l'incognito en donnant un ordre, M. de Richelieu se leva, vint humblement saluer le prince, et lui dit:
– Merci pour l'honneur que le roi de Suède a fait à ma maison, sire; que Votre Majesté veuille prendre la place d'honneur. À partir de ce moment, elle ne peut plus appartenir qu'à vous.
– Restons, restons comme nous sommes, monsieur le maréchal, et ne perdons pas un mot de ce que M. le comte de Cagliostro va me dire.
– Aux rois on ne dit pas la vérité, sire.
– Bah! je ne suis pas dans mon royaume. Reprenez votre place, monsieur le duc; parlez, monsieur de Cagliostro, je vous en conjure.
Cagliostro jeta les yeux sur son verre; des globules pareils à ceux qui traversent le vin de champagne montaient du fond à la surface; l'eau semblait, attirée par son regard puissant, s'agiter sous sa volonté.
– Sire, dites-moi ce que vous voulez savoir, dit Cagliostro; me voilà prêt à vous répondre.
– Dites-moi de quelle mort je mourrai.
– D'un coup de feu, Sire.
Le front de Gustave rayonna.
– Ah! dans une bataille, dit-il, de la mort d'un soldat. Merci, monsieur de Cagliostro, cent fois merci. Oh! je prévois des batailles, et Gustave-Adolphe et Charles XII m'ont montré comment l'on mourait lorsqu'on est roi de Suède.
Cagliostro baissa la tête sans répondre.
Le comte de Haga fronça le sourcil.
– Oh! oh! dit-il, n'est-ce pas dans une bataille que le coup de feu sera tiré?
– Non, Sire.
– Dans une sédition; oui, c'est encore possible.
– Ce n'est point dans une sédition.
– Mais où sera-ce donc?
– Dans un bal, Sire.
Le roi devint rêveur.
Cagliostro, qui s'était levé, se rassit et laissa tomber sa tête dans ses deux mains où elle s'ensevelit.
Tous pâlissaient autour de l'auteur de la prophétie et de celui qui en était l'objet.
M. de Condorcet s'approcha du verre d'eau dans lequel le devin avait lu le sinistre augure, le prit par le pied, le souleva à la hauteur de son œil, et en examina soigneusement les facettes brillantes et le contenu mystérieux.
On voyait cet œil intelligent, mais froid, scrutateur, demander au double cristal solide et liquide la solution d'un problème que sa raison à lui réduisait à la valeur d'une spéculation purement physique.
En effet, le savant supputait la profondeur, les réfractions lumineuses et les jeux microscopiques de l'eau. Il se demandait, lui qui voulait une cause à tout, la cause et le prétexte de ce charlatanisme exercé sur des hommes de la valeur de ceux qui entouraient cette table, par un homme auquel on ne pouvait refuser une portée extraordinaire.
Sans doute il ne trouva point la solution de son problème, car il cessa d'examiner le verre, le replaça sur la table et, au milieu de la stupéfaction résultant du pronostic de Cagliostro:
– Eh bien! moi aussi, dit-il, je prierai notre illustre prophète d'interroger son miroir magique. Malheureusement, moi, ajouta-t-il, je ne suis pas un seigneur puissant, je ne commande pas, et ma vie obscure n'appartient point à des millions d'hommes.
– Monsieur, dit le comte de Haga, vous commandez au nom de la science, et votre vie importe non seulement à un peuple, mais à l'humanité.
– Merci, monsieur le comte; mais peut-être votre avis sur ce point n'est-il point celui de M. de Cagliostro.
Cagliostro releva la tête, comme fait un coursier sous l'aiguillon.
– Si fait, marquis, dit-il avec un commencement d'irritabilité nerveuse, que dans les temps antiques on eût attribué à l'influence du dieu qui le tourmentait. Si fait, vous êtes un seigneur puissant dans le royaume de l'intelligence. Voyons, regardez-moi en face; vous aussi, souhaitez-vous sérieusement que je vous fasse une prédiction?
– Sérieusement, monsieur le comte, reprit Condorcet, sur l'honneur! on ne peut plus sérieusement.
– Eh bien! marquis, dit Cagliostro d'une voix sourde et en abaissant la paupière sur son regard fixe, vous mourrez du poison que vous portez dans la bague que vous avez au doigt. Vous mourrez…
– Oh! mais si je la jetais? interrompit Condorcet.
– Jetez-la.
– Enfin, vous avouez que c'est bien facile?
– Alors, jetez-la, vous dis-je.
– Oh! oui, marquis! s'écria Mme du Barry, par grâce, jetez ce vilain poison; jetez-le, ne fût-ce que pour faire mentir un peu ce prophète malencontreux qui nous afflige tous de ses prophéties. Car, enfin, si vous le jetez, il est certain que vous ne serez pas empoisonné par celui-là; et comme c'est par celui-là que M. de Cagliostro prétend que vous le serez, alors, bon gré mal gré, M. de Cagliostro aura menti.
– Mme la comtesse a raison, dit le comte de Haga.
– Bravo! comtesse, dit Richelieu. Voyons, marquis, jetez ce poison; ça fera d'autant mieux que maintenant que je sais que vous portez à la main la mort d'un homme, je tremblerai toutes les fois que nous trinquerons ensemble. La bague peut s'ouvrir toute seule… Eh! eh!
– Et deux verres qui se choquent sont bien près l'un de l'autre, dit Taverney. Jetez, marquis, jetez.
– C'est inutile, dit tranquillement Cagliostro, M. de Condorcet ne le jettera pas.
– Non, dit le marquis, je ne le quitterai pas, c'est vrai, et ce n'est pas parce que j'aide la destinée, c'est parce que Cabanis m'a composé ce poison qui est unique, qui est une substance solidifiée par l'effet du hasard, et qu'il ne retrouvera jamais ce hasard peut-être; voilà pourquoi je ne jetterai pas ce poison. Triomphez si vous voulez, monsieur de Cagliostro.
– Le destin, dit celui-ci, trouve toujours des agents fidèles pour aider à l'exécution de ses arrêts.
– Ainsi, je mourrai empoisonné, dit le marquis. Eh bien! soit. Ne meurt pas empoisonné qui veut. C'est une mort admirable que vous me prédisez là; un peu de poison sur le bout de ma langue, et je suis anéanti. Ce n'est plus la mort, cela; c'est moins la vie, comme nous disons en algèbre.
– Je ne tiens pas à ce que vous souffriez, monsieur, répondit froidement Cagliostro.
Et il fit un signe qui indiquait qu'il désirait en rester là, avec M. de Condorcet du moins.
– Monsieur, dit alors le marquis de Favras en s'allongeant sur la table, comme pour aller au-devant de Cagliostro, voilà un naufrage, un coup de feu et un empoisonnement qui me font venir l'eau à la bouche. Est-ce que vous ne me ferez pas la grâce de me prédire, à moi aussi, quelque petit trépas du même genre?
– Oh! monsieur le marquis, dit Cagliostro commençant à s'animer sous l'ironie, vous auriez vainement tort de jalouser ces messieurs, car, sur ma foi de gentilhomme, vous aurez mieux.
– Mieux! s'écria M. de Favras en riant; prenez garde, c'est vous engager beaucoup: mieux que la mer, le feu et le poison; c'est difficile.
– Il reste la corde, monsieur le marquis, dit gracieusement Cagliostro.